Les 25 et 26 octobre a eu lieu, à l’Université de Leyde (Pays-Bas), le Colloque international “Repenser le Refuge. Nouvelles perspectives pour l’étude du protestantisme francophone aux Provinces-Unies à l’époque moderne”. Organisé par Chrystel Bernat et David Van Der Linden, en partenariat avec l’École pratique des hautes études, Paris Sciences Lettres, la Bibliothèque universitaire de l’Université de Leyde, ce colloque a été pensé depuis les lieux d’archives qui réunissent les manuscrits du fonds de la Bibliothèque wallonne en se fixant de mettre en lumière ce gisement documentaire qui abrite de nombreuses sources inédites en français encore mal connu des chercheurs francophones.

L’exil des protestants français aux Provinces-Unies au cours des XVIe et XVIIe siècles, est un sujet qui a donné lieu à diverses études longtemps dominées par deux approches historiographiques majeures, l’une triomphaliste, l’autre victimaire, qui ont eu pour point commun d’avoir privilégié les témoignages des élites et les contributions des hautes figures du Refuge pour écrire l’histoire. Profondément réévaluée à partir des années 1980, l’histoire exilique bénéficie ces dernières années d’un souffle nouveau venu de recherches en histoire de l’art et en littérature examinant les transferts socio-culturels entre divers milieux de création. Valorisant ce hors champ disciplinaire et ce prisme sociétal multidimensionnel, le colloque de Leyde s’inscrit dans la révision historique actuelle et vise à explorer les phénomènes d’exil dans toute leur épaisseur. Comment les réformés ont-ils vécu leur relation avec la société d’accueil ? Quelles furent leurs difficultés ? Comment ont-ils affronté les aléas de l’exil et repensé leur vie au loin ?

Souhaitant rompre avec une approche segmentée, « l’enquête a invité à penser le Refuge huguenot, explique Chr. Bernat, de manière systémique, c’est-à-dire non plus de façon sectorisée mais au contact de tierces communautés, de milieux dissociés, de préoccupations disparates. L’exil ne se limite pas à l’expérience huguenote : il importe donc d’interroger les liens et la façon dont les migrants protestants dialoguent avec d’autres communautés et dans d’autres espaces que le leur, en cherchant à les saisir hors du monde clos des réfugiés, dans leur relation avec la société qui les reçoit. En d’autres termes, il s’agit de penser le Refuge huguenot au-delà du monde franco-français et d’une lecture protestanto-centrée en se fixant de l’appréhender dans sa globalité, et d’explorer la vie des réfugiés depuis le monde qui l’entoure et qui, en partie, la conditionne, sans s’en tenir au seul ressort confessionnel. En somme, précise l’historienne, de l’aborder comme un objet sociétal complexe et un phénomène proprement transnational aux prises avec des interférences multiples et une interconfessionnalité locale plus marquée qu’il n’y paraît ». Le Refuge réunissait des calvinistes, des luthériens, des jansénistes, des catholiques, des juifs. Comment vivent-ils ensemble ? Quels principes gouvernent leurs échanges ou le fait qu’ils s’ignorent ? Quelle autre histoire émerge de leur rencontre ? Déborder l’univers des exilés huguenots suppose de fouiller d’autres amitiés, de considérer d’autres connivences. C’était là l’objet de ce colloque que d’engager les chercheurs francophones, venus du Canada, de Belgique, de Suisse, des Pays-Bas, à un décentrement à la fois analytique et documentaire, en promouvant une histoire hors les murs, « saisie d’ailleurs ».

Situer la migration protestante dans sa relation aux autres, c’est se donner l’opportunité de comprendre les interférences sociétales qu’il a vécu et intégré, de participer au renouveau du champ de recherches qui est loin d’être épuisé. Une publication est envisagée au sein de la revue Church History and Religious Culture des éditions Brill.

 

Cet article a été rédigé à partir d’un entretien téléphonique avec Chrystel Bernat le 3 décembre 2018.